Ce berger ne m’a rien fait. Pourtant, mon corps, lui, n’a pas dormi.

Je marchais seule en Crète.

Après plusieurs heures de marche, je me suis arrêtée derrière un rocher pour faire pipi.

En relevant la tête, je l’ai vu.

Un berger.

Debout, les mains sur les hanches.

Je me souviens encore de son regard.

Depuis combien de temps était-il là ?

Je ne l’ai jamais su.

J’étais perdue.

Il m’a fait signe de le suivre jusqu’à sa cabane.

Sans presque parler, il s’est mis à cuisiner.

Je l’ai attendu.

Nous avons mangé.

Puis il m’a regardée et m’a dit :

« Maintenant que tu as bien mangé, tu dors ici. »

À cet instant, quelque chose s’est refermé en moi.

Une pensée m’a traversée :

Et si maintenant je lui devais quelque chose ?

Je lui ai répondu que je préférais repartir.

Il m’a raccompagnée un moment.

Il ne m’a jamais retenue.

Pourtant, ce soir-là, alors que j’avais déjà marché plus de dix heures, j’ai encore continué à marcher pour mettre le plus de distance possible entre lui et moi.

Je savais pourtant que, s’il avait vraiment voulu me retrouver, il l’aurait pu.

J’ai dormi dehors.

À chaque bruit, je me réveillais.

Ce n’étaient que des chèvres.

Aujourd’hui, avec le recul, je ne crois pas que cet homme voulait me faire du mal.

Il m’a aidée.

Il m’a nourrie.

Pourtant, cette nuit-là, je n’ai jamais vraiment dormi.

Cette semaine, une histoire est venue réveiller ce souvenir.

Parfois, ce n’est pas de savoir si un homme est dangereux.

C’est de comprendre pourquoi le corps d’une femme reste en alerte.

Cette mémoire-là beaucoup de femmes l’ont.

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